Nous, Albert Thomas, les crises internationales, les années 1920-1930 et les droits sociaux...

La comparaison avec les années 1920 et 1930 est une tarte à la crème, dont on ne sait jamais à quel point elle est abusive. Le livre À la rencontre de l'Europe au travail, récits de voyage d'Albert Thomas (1920-1932), recueil de notes de voyages classées dans les archives du Bureau international du travail (BIT), permet de revivre concrètement cette période historique pour elle-même, de tenter de comprendre la logique des acteurs sociaux, sans partir des parallèles historiques risqués.

Albert Thomas, socialiste français et directeur du BIT, se déplace pendant tout son mandat en visite dans les différents pays. Connaisseur de la politique internationale de par sa carrière antérieure, il visite, dans ses déplacements, autant d'usines, d'exploitations agricoles, de maisons du peuples et de sièges d'organisations patronales que de ministres, princes et présidents. Cela tient à la nature de son organisation tripartite (dans laquelle chaque délégation nationale est composée de représentants gouvernementaux, syndicaux et patronaux). Cela tient aussi à son militantisme et à son engagement entier dans sa mission : construire, par l'accumulation des ratifications de conventions sociales, un ordre juridique européen et international des droits sociaux, condition pour une paix durable.

Ses notes sont présentées par pays, précédées par des résumés synthétiques sur la situation politique, économique et sociale des Etats de l'époque. Ces éléments de rappel sont suivis de récits de visites, de consultations, de conversations officielles ou privées, de comptes rendus de l'accueil réservé à ce haut fonctionnaire international, à la fois en fonction de sa fonction, de son appartenance au socialisme démocratique, et de sa nationalité française. 

On y découvre des éléments généralement oubliés de ce qui construit l'histoire des peuples : la façon dont les personnes et les organisations s'observent, la construction progressive de leurs alliances, l'évolution de leurs choix, l'importance de ceux que les récits historiques trop résumés oublient ensuite. C'est ainsi qu'on peut assister, par le regard de Thomas, et pour ne citer que quelques exemples :

  • À l'émergence d'Etats baltes oppressés par les menaces qui pèsent sur leur existence ;
  • Aux débats au sein du syndicalisme polonais, chrétien ou de gauche, dans un Etat oscillant entre démocratie et autoritarisme ;
  • À la comparaison des priorités respectives des gouvernements de Primo de Rivera à Madrid, et de la bourgeoisie catalane de l'époque des Expositions Universelles de Barcelone ;
  • Aux hésitations de Mussolini entre plusieurs modèles sociaux, plusieurs attitudes diplomatiques et plusieurs systèmes d'alliances internationales ;
  • À la lecture par le visiteur des situations sociales et des efforts de développement dans les Balkans, sans ignorer les nationalités susceptibles de se heurter, mais en mettant en avant les difficultés qui leurs sont communes ;
  • À la description de la force industrielle capitale de plusieurs régions d'Europe centrale, aujourd'hui de retour au centre de l'Europe (Tchéquie, Silésie) ;
  • Aux discours féministes très contemporains de l'Europe du nord, et leurs refus des conventions limitant asymétriquement le travail des femmes "pour les protéger" !
On découvre surtout un monde déjà traumatisé par l'horreur de la Première Guerre, où les risques abondent, mais où aucune des catastrophes qui suivront ne sont encore écrites. Et un monument humain, de politique, d'espoirs et de diplomatie, parfois d'illusion, dont nous ne pouvons prévoir l'échec que parce que nous sommes nés bien plus tard. Et qui nous est pourtant étrangement familier, car c'est le monde dans lequel nos grands-parents ont grandi.

Faut-il en tirer des conclusions ?


Pour qui a sa chronologie du XXème siècle bien en tête, il y a des points trop similaires avec ce que nous vivons : montée des mouvements xénophobes dans l'opinion et dans les urnes, poussées de plus en plus sensibles et de plus en plus organisées, barrages démocratiques dans les urnes, qui rassurent, "jusqu'à la prochaine fois" (pensons à la réélection confortable de Hindenburg à la Présidence de l'Allemagne en 1932, soutenu par tous les partis démocratiques, l'année avant l'avènement d'Hitler...). Ou encore tensions nationales et politiques, dont on espère qu'elles ne dégénéreront pas en violence ouverte, car rien n'est perdu, jusqu'à ce que...

Bien sûr, il y a tout autant de points de différence : tout ce que nous vivons de problématique en 2017 était déjà présent dans les années 1990 voire 1980, partis extrémistes et tensions nationales comprises. Et cela n'a pas explosé (sauf dans les Balkans). Nos extrémistes du jour n'ont pas d'idéologies aussi élaborées ni totalitaires que les Mussolini, Hitler ou Staline d'alors. Même si. Lire ce qu'en écrivaient les observateurs d'avant guerre fait surgir le doute. Y compris quand Albert Thomas, critique d'un fascisme italien excessif sur la méthode, s'intéresse néanmoins sincèrement au corporatisme social qu'il met en place. Ou écoute sans doute apparent les analyses annonçant le reflux du nazisme, quelques mois avant son triomphe.

Il me semble toutefois qu'il y a effectivement une conclusion à tirer : c'est que l'histoire s'écrit collectivement. Qu'il faut le savoir. Qu'il faut toujours refuser les réductions et les simplifications, particulièrement celles qui déforment la pensée et les stratégies de ses autres acteurs et partenaires.

La gauche organise-t-elle sa propre péremption ? (Listen, Liberal. Par Thomas Frank)


"Qu'a-t-il bien pu arriver au parti du peuple?"

 

C'est la question qui forme le sous-titre de cet ouvrage, un best-seller aux États-Unis[1], dont l'auteur est un "libéral" revendiqué (c’est-à-dire très à gauche, en anglais américain, favorable à la redistribution par la puissance publique et socialement progressiste), qui alimente régulièrement la pensée politique et critique à la gauche du Parti démocrate.


Les réponses qu'il apporte résonnent très fortement en Europe.


Peut-être plus particulièrement encore dans la France en transition du socialisme "de l'offre" de François Hollande au libéralisme supposé "de progrès" d'Emmanuel Macron.


Le livre de Thomas Frank n'est pas un simple pamphlet. Il s'ancre dans l'histoire des structures gouvernant le Parti démocrate et des choix opérés explicitement depuis la fin des années 1960, comme la rupture avec le monde du travail et des syndicats.


De nombreux chapitres scrutent les dynamiques personnelles et institutionnelles à l'œuvre durant les mandats de Bill Clinton et de Barack Obama. Ils constatent leur propension à renforcer voire impulser les politiques de libre-échange (ALENA) et à se résoudre à des compromis mous et d'une haute complexité technocratique (Obama Care). Pourtant, le cœur de l'ouvrage, d'autant plus utile qu'il est applicable au vieux continent, est le suivant :

  • L'émergence d'une "classe libérale" à la tête du Parti démocrate. Certes pas constituée du "1%" de Wall Street et des milliardaires réactionnaires de type Bush ou Bersluconi. Mais bien de professionnels hyper-diplômés, massivement issus de l'Ivy League, appartenant à des corporations structurées, socialement libéraux et résolument anti-discrimination. L'archétype de cette classe vit dans la nouvelle économie de la côte ouest, ou dans les services financiers de la côte est… Et s'il n'est pas toujours milliardaire, il est bien souvent millionnaire. Le parti du peuple est aux mains des "10%" !
     
  • Conséquence ? Une focalisation exclusive sur des solutions partielles. Tout miser sur l'éducation, combattre les discriminations. Des politiques utiles et louables, mais soutenues par (ou défendues au moyen de) l'illusion qu'elles résoudront tout. Sans plus chercher à remettre en cause les inégalités de revenus, de patrimoine, ni donc celles de pouvoir, qui en découlent.
     
  • Une analyse électorale béatement optimiste, simpliste et lacunaire. Celle que l'on retrouve dans l'idée que les évolutions ethniques des États-Unis constituent mécaniquement une majorité qui ne peut que s'imposer à terme dans les urnes. Peu différente de celle de Terra Nova en France. Le poids croissant des minorités, une majorité stable chez les femmes, le vote des personnes LGBTQI+ représentent des variables sûres. Qu'on s'autorise à privilégier électoralement et dans les programmes, au détriment des classes modestes et pauvres, travailleurs et chômeurs. Car ceux-ci n'ont "nowhere else to go" : au pire ils s'abstiendront[2]. Vrai ou faux ? Peu importe, c'est oublier que les discriminés qu'on défend sont surreprésentés parmi les pauvres qu'on ne défend plus… Quel contresens !
     
  • Last but not least, une envahissante bonne conscience. Analysée ici au prisme des discours et de l'équipe de campagne d'Hillary Clinton, ou des stratégies de communication de la Maison Blanche Obama. Mais c'est plus qu'une stratégie, c'est un vrai enfermement psychologique. Notre "classe libérale" est intimement persuadée de représenter le bien, face au mal que représentent les horribles réactionnaires. Plus elle s'en persuade, moins elle a besoin de se demander s'il ne faudrait pas faire plus, ou différemment, pour changer le fonctionnement du système économique et politique dans son ensemble.



Applicable partout en Europe ? Voire. Chez Hollande et Macron, chez Blair et Brown, chez Schröder, chez Renzi, certainement.


Peut-être pas chez Corbyn.


Un parti peut disparaître en oubliant sa mission historique. La notion de gauche et de lutte pour la justice ne peut pas mourir.


[1] Cet essai, publié six mois avant l'élection présidentielle américaine de 2016, est désormais doté d'une postface tenant compte de ses résultats.
[2] La postface analyse l'effet du discours de Donald Trump sur ce postulat : que se passe-t-il quand le parti du patronat par excellence prend, ou affecte de prendre un discours populiste anti-libre-échange?

Hollande s’en va, et je me sens perdu : pourquoi, militant de gauche, j’ai tant de mal avec Macron

Ce texte n’est pas un texte à thèse. Il n’est pas une appréciation sur le programme d’Emmanuel Macron. Encore moins un jugement sur ses accomplissements, à lui qui prend ses fonctions ce jour.

Ce texte est une explication, mêlant analyse et émotions : pourquoi le nouveau Président est-il pour moi un tel alien, une personnalité si inquiétante, alors même qu’idéologiquement, en bien ou en mal, il ressemble à tant de ministres sortants ?

Tenter de répondre à cette question, c’est aussi apporter un élément d’explication à la dureté des débats entre militants de gauche à son sujet, notamment entre les deux tours de la présidentielle. Pourquoi a-t-il été, pour certains, plus difficile de voter Macron en 2017 que Chirac en 2002 ? Le centrisme libéral du nouveau Président, après tout, n’était certainement pas plus inquiétant que celui, autoritaire, d’un Manuel Valls.

Tenter de répondre à cette question, c’est également, de mon point de vue, décrire certains des mécanismes qui rendent notre Vème République si peu démocratique, mettant ses institutions au service d’une technocratie politiquement irresponsable.

La règle du jeu

Pour un militant socialiste qui, comme moi, a rejoint le PS plus d’une décennie avant l’élection de Macron, quelle est la règle du jeu ? Rejoindre le PS, ce n’était pas se mettre au service d’un leader. Rejoindre le PS, c’était rejoindre la plus grande force politique de gauche, avec toutes ses imperfections. L’avoir choisie parce que le système partisan et électoral du pays en faisait, parfois par défaut, la seule capable de conduire une alternance.

Rejoindre le PS, c’était aussi rejoindre un parti d’opposition, qui allait encore le rester encore plusieurs années.

Rejoindre le PS, c’était enfin, et surtout, comme cela avait été le cas depuis le Congrès de Tours, rejoindre un parti dont la qualité essentielle, malgré une histoire chargée de péchés, était de pouvoir débattre démocratiquement en interne. Pouvoir confronter des points de vue, amender des programmes, voter sur ceux-ci, voter encore pour désigner ses candidats à chaque élection. Perdre parfois en interne, mais y faire avancer des idées. Avec, donc, la promesse qu’un jour celles-ci seraient portées au Gouvernement. Récompense démocratique d’année d’efforts et de compromis.

Moi et Gaspar Gantzer[1] dans le parti de François Hollande

J’ai été collègue de Gaspar Gantzer. Des années avant qu’il rejoigne l’Elysée. S’il n’est pas Macron, il peut incarner une autre facette de la galaxie PS de ces années, dont le nouveau Président est la conclusion (provisoire).

J’ai été son collègue, quand il était jeune énarque, chef d’un bureau au sein de la Direction générale du travail. J’étais plusieurs grades au-dessous dans la hiérarchie, et j’étais rattaché à un autre bureau : autant dire que mes observations ont leurs limites et que je ne prétends pas tout comprendre du personnage, ni porter une appréciation sur son travail.

Quoi qu’il en soit, entre 2006 et 2008, je n’avais pas le sentiment qu’il dédiait son temps libre, comme moi ou d’autres militants PS, à des collages d’affiche, à des tractages, à la rédaction de contributions pour alimenter les programmes et les motions de Congrès. Je suppose qu’il devait se construire le réseau qui allait bientôt lui permettre de commencer une vie de collaborateur en cabinet. Je ne sais pas s’il avait sa carte du parti.

Je ne suis pas sûr que ses activités comportaient, comme les miennes, l’approche systématique et parfois fastidieuse de dirigeants et grands élus, tous courants confondus, pour argumenter, recueillir des soutiens, et tenter, pas à pas, de construire une force politique plus proche de mes valeurs.

Quoi qu’il en soit, que des profils comme les nôtres aient pu coexister dans la vie du principal parti de gauche faisait partie de la norme. Ce parti restait en grande partie un parti d’élus. Beaucoup d’adhérents étaient collaborateurs d’élus. D’autres y apportaient leur expérience de militants associatifs, de syndicalistes, d’intellectuels. Chacun y connaissait des insatisfactions, et des petits succès.

Au fond, le personnage de François Hollande a été un premier secrétaire très logique : avec son art de la synthèse, son passé technocratique, mais aussi son côté jovial, son goût pour les fêtes de la rose, sa connaissance des fédérations, de leur histoire et de leurs personnalités, grandes comme de terrain, souvent rocambolesques. Sa capacité, hélas, à laisser irrésolus des arbitrages pourtant capitaux – pensons à la politique énergétique...

Ségolène Royal, Martine Aubry, de deux manières différentes, ont pu tenter de représenter une différence de méthode. Mais, elles même issues de ce milieu, elles ont, in fine, échoué à le modifier.

Et puis il y a eu 2012…

Deux beaux soirs de victoire. En mai, la présidentielle. À 20h, pour l’annonce des résultats, j’étais au Centre LGBT de Paris-Île-de-France, avec des militants associatifs dont tous, loin de là, n’étaient pas socialistes. Soulagement dans la salle à l’annonce du départ de Sarkozy, beaucoup d’espoir aussi, malgré une grande prudence. Un bon moment.

En juin, les législatives. Pour l’annonce des résultats, j’étais dans un bar bruxellois, avec la section du PS français de l’étranger. L’impression, que, circonscription après circonscription, la promesse de mai prenait corps, pourrait être mise en œuvre. Soirée précédée par des mois de porte à porte auprès des français de Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg. Et couronnée par l’élection de Philip Cordery[2], député socialiste pour la 4ème circonscription des français de l’étranger, qui recouvre ces trois pays.

Et puis… Il y a eu la pratique.

Certaines promesses ont été tenues. Il y a quelques jours, Yann Barthès témoignait de la grande tolérance de l’Élysée sous Hollande pour toute forme de critique à son égard. Un hommage parmi d’autres, qui se multiplieront avec le temps. Dans le même temps, il y a eu bien des déceptions, bien des initiatives oubliant d’autres promesses. Certaines, hélas, contredisant absolument les valeurs qui étaient les nôtres au printemps 2012.

Mais, encore une fois, ce texte n’est pas un bilan politique.

Si je me sens tellement perdu, c’est peut-être pour d’autres raisons. Qui ne sont pas sans lien avec ces errements. Qui expliquent le désarroi de nombreux militants face à la situation actuelle.

Quand on perd tout contrôle…

Quand on a œuvré des années pour amender le programme d’un parti, et que celui-ci arrive au pouvoir, quand, avec des collectifs associatifs, on a obtenu ce succès, et qu’enfin le parti gagne les élections, on ne s’attend pas à perdre prise sur la réalité. C’est pourtant ce que, nombreux, nous avons ressenti.

Que notre parti cessait, de facto, d’exister en tant qu’auteur d’un discours politique, au moment même où ce discours devait être traduit en actions.

Que des conseillers en cabinet, issus de la haute administration (notamment) mais bien rarement du parti lui-même et de ceux qui avaient construit son programme, étaient chargés de définir la politique de l’exécutif.

Que la majorité absolue du Groupe socialiste à l’Assemblée, dans laquelle nous connaissions bien tant de député dont nous avions fait vivre les campagnes sur le territoire, était prise en étau entre nos liens souvent réels et amicaux, et l’injonction de suivre les arbitrages de l’Élysée à la lettre, dans un monde politico-médiatique avide de « couacs[3] » et à l’affût des dissidences. Et ce, avant même la multiplication des 49-3 sous la direction autoritaire d’un Manuel Valls en pleine dérive par rapport au programme électoral de 2012.

Que nous n’étions pas consultés, sauf, exceptionnellement, en fonction de l’agenda de l’exécutif – certainement pas du nôtre.

Qu’enfin les choses nous échappaient complètement, avec l’hystérie politique qui a suivi les attentats de 2015, la déchéance morale qu’a constitué la réforme constitutionnelle proposée dans l’urgence et sans concertation moins de 72 heures après le Bataclan, puis les réformes sociales menées à grands coups de menton par un Premier ministre au populisme de plus en plus xénophobe.

Macron aux commandes, vu de Belgique

Emmanuel Macron, lui, n’a pas ce passé militant. Tout au long de ce quinquennat, il a été en permanence proche des commandes. Au sein de l’Élysée comme secrétaire général adjoint, puis au Ministère de l’économie, de l’industrie et du numérique.

Du fait de son passage si rapide de l’ombre des cabinets à la lumière des premiers rôles, il a brillamment incarné, bien qu’il ne soit qu’un des ses nombreux acteurs, un phénomène étrange : la perte de contrôle du collectif-parti, auteur du programme électoral, sur la mise en œuvre des la politique de la France par les élus de ce même parti.

Pendant ces mêmes années, j’ai vécu une autre expérience : ma vie politique belge. En Belgique, les élus d’un parti sont encore couramment appelés les mandataires de ce parti. Malgré des frustrations, l’idée demeure que les représentants du peuple, désignés candidats par un parti, gardent une responsabilité envers leurs militants.

En Belgique, il y a des accords de coalition écrits entre les partis formant un exécutif, aussi bien au niveau fédéral qu’aux niveaux régional et communal. Un parti ne gouverne jamais seul, ne peut jamais mettre en œuvre tout son programme. En revanche, sa crédibilité dépend de l’application des points de programme qu’il a réussi, en fonction de son poids électoral, à introduire dans l’accord de coalition. Tout cela est écrit, publié sur les sites des institutions, et donc vérifiable.

En Belgique aussi, les élus travaillent en contact avec leur parti et avec la population. Il est plus facile pour moi aujourd’hui, en tant que responsable associatif, d’échanger avec des parlementaires de la droite belge qu’avec les élus de « ma » majorité socialiste sortante en France.

Une autre règle du jeu

Une nouvelle règle du jeu l’a donc emporté. Une autre éthique aussi, certainement. Une règle différente de celle qui inspire le jeu politique belge, une règle très différente surtout de celle dans laquelle s’inscrivait depuis le début mon militantisme au PS français. La règle qui ÉTAIT celle du militantisme dans les partis de la gauche française.

C’est, dans la trajectoire Macron, ce qui frappe douloureusement tous ceux qui sont issus de ce militantisme.

Certes, le régime se présidentialisait de plus en plus, et cela était inquiétant. Certes, nous composions avec des procédures nouvelles, comme les primaires ouvertes, qui soulevaient bien des questions. Pourquoi militer en permanence, si nous perdions notre rôle dans le choix de nos mandataires ? Pourquoi s’échiner à un laborieux travail sur les programmes, si l’arbitrage final se faisait sur le nom des candidats, en dehors des partis ? Pourquoi d’ailleurs un travail programmatique, si au final le choix d’une personne prenait le dessus ? Mais enfin, il s’agissait encore d’une procédure d’arbitrage collective, démocratique. Le militantisme pouvait survivre en adaptant son calendrier et ses cibles : la confiance des candidats potentiels, plus que l’appareil du parti, par exemple.

2017 a achevé de détruire cela.

Parce que les primaires ont eu lieu, et que leur résultat n’a pas été respecté.

Parce que le gagnant, lancé par le champion que nous avions propulsé il y a seulement cinq ans, vient d’un autre univers et ignore ostensiblement le nôtre.

Parce que beaucoup de nos élus, y compris parlementaires sortants, ont vu leur salut en lui, et l’ont rejoint en abandonnant leur base militante en plein combat électoral.

Parce que la séquence électorale a jusqu’ici récompensé ceux qui piétinaient notre règle du jeu.

Parce qu’à la veille des législatives, bien des professions de foi issues de nos anciens rangs se réclament de la future « majorité présidentielle ». Laquelle est donc en voie de se renforcer par des ralliements pré-électoraux gratuits, plutôt que par des accords de coalition programmatiques fondés sur un rapport de force post-électoral.

Atterrissage brutal sur un terrain inconnu

Il n’est pas surprenant que l’atterrissage soit brutal, et que nos repères soient perdus. Chacun doit faire des choix dans une situation nouvelle, peut-être même dans un nouveau monde.

Un nouveau monde qui commence – où dont nos prenons conscience – par l’intronisation d’un Président dont l’élection s’est faite sur notre négation.




[1] Des années plus tard, Gaspar Gantzer, après avoir géré la communication de François Hollande (je ne commente pas le brio de la performance), se voit proposer une circonscription par le nouveau Président – il a finalement décliné.
[2] Philip Cordery a soutenu Emmanuel Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2017.
[3] Thème récurrent des commentaires politiques sous le Gouvernement Ayrault.

Quelle Présidente pour la France en 2017 ? Partie 7, conclusion : c'est l'heure d'aller voter...

L’évolution de la Vème République a accouché d’un système présidentialiste où la séparation des pouvoirs n’est plus assurée. À l’approche de l’élection présidentielle de 2017, les forces dominantes du spectre politique s’inscrivent dans la logique de cette évolution, sans égard pour les principes du régime parlementaire sur laquelle la Constitution républicaine française est initialement fondée.

Dans ces conditions, tout en préparant le long terme, il convient de sauver les meubles à court terme, de limiter la casse et de préserver la possibilité d’une réforme institutionnelle future qui endigue l’autoritarisme.

Face à l’hystérisation identitaire qui a saisi de larges franges de la société et de la classe politique, il faut privilégier, dans toutes les familles politiques, l’émergence de candidats capables de ne pas jeter de l’huile sur le feu. De contrer ceux qui, à la Trump, sont entrés dans une logique de pré-guerre civile en opposant systématiquement les communautés et groupes religieux et ethniques entre eux (tout en niant leur existence au nom de l'unité de la République, belle prouesse rhétorique !), pour mieux éviter la question sociale.

J’assume donc la position suivante : il est légitime d’aller voter à toutes les élections primaires qui nous sont proposées.

Il nous sera demandé de signer des documents affirmant notre accord avec des principes qui ne sont peut-être pas pleinement les nôtres…

Mais les candidats qui s’affrontent lors de ces scrutins respectent-ils bien les principes de la République dans laquelle ils prétendent jouer les premiers rôles ? Certains respectent-ils même les principes cités dans les documents de leur propre primaire (Nicolas Sarkozy respecte-t-il les "principes républicaine (de la droite et) du centre" ? C'est une plaisanterie.


Participer à ces élections, chacun selon sa conscience, relève d’une éthique de la responsabilité, au-delà de nos convictions idéologiques qui trouveront (peut-être) à s’exprimer lors du premier tour de l’élection présidentielle, et plus sûrement lors des élections législatives.

Quelle Présidente pour la France en 2017 ? Partie 6 : Pourquoi UNE Présidente ?

Une question affole certains lecteurs : pourquoi avoir parlé « d’une Présidente » tout au long de ce cycle de réflexion ? Serait-ce que celui qui tient la plume (moi, quoi) a une idée précise derrière la tête, un nom à proclamer ? Quelle est la femme providentielle ?
La réponse est qu’il n’y en a pas, pas plus que d’homme providentiel. Je n’ai évidemment pas écrit ces lignes pour clamer mon allégeance à telle ou telle. Voici pourquoi j’ai parlé au féminin :

  • D’une part, la prochaine personne titulaire du poste sera soit un Président, soit une Présidente. C’est une certitude, liée à l’usage pour encore obligatoire de la catégorie improprement dénommée « sexe »[1] dans l’état civil des personnes physiques.
  • D’autre part, ce cycle se concentre sur les dysfonctionnements du régime actuel. Il n’a pas pour objectif d’aborder le fond des programmes politiques, il est resté muet sur les très nécessaires actions à renforcer pour détruire les stéréotypes et inégalités basés sur le genre, l’orientation sexuelle, l’identité de genre. Muet aussi, d’ailleurs, sur bien d’autres stigmatisations, à commencer par l’origine ethnique et les convictions religieuses ou philosophiques, dont une bonne partie de la classe politique joue aujourd’hui d’une manière incendiaire. C'est une petite frustration pour moi !
En attendant une prochaine contribution à ce sujet, avouons-le : l’usage féminin est donc une manière de ne pas faire totalement disparaître ces questions, plus que jamais pertinentes.


Dans la réalité, la prochaine Présidente peut parfaitement être un Président. Par exemple, un homme trans.




[1] Puisque la loi française permet désormais très explicitement de changer cette mention sans intervention médicale, il est évident que le mot exact serait genre, puisqu’on peut avoir des femmes dotées d’un appareil génital et de caractères sexuels « masculins », et des hommes dotées d’un appareil génital et de caractères sexuels « féminins ».

Quelle Présidente pour la France en 2017 ? Partie 5 : Quel rôle pour les partis dans cette élection ?

Dans le monde politique de 2016, la vie partisane se focalise sur la préparation des élections présidentielles. Puisque que l’évolution du système a subordonné toute la vie politique à cette élection souvent qualifiée de « reine » :

  • L’UMP et le reste de la droite vivent dans la perspective de leur primaire de novembre ;
  • Le PS et ses satellites vivent dans la perspective de leur primaire de janvier, suspendus au choix du Président sortant quant à une possible nouvelle candidature ;
  • EELV, le parti à l’ADN le moins présidentialiste, qui s’est toujours cassé les dents sur cette élection, vient, en dépit du bon sens, de vivre un automne au rythme d’une élection primaire ;
  • La gauche de la gauche n’organise pas de primaire, mais tout tourne autour de la question d’un candidat autoproclamé omniprésent, à la notoriété incontournable, et des aigreurs qu’il provoque chez ses partenaires ulcérés mais sans alternative ;
  • Le FN n’a pas de primaires, mais tout y tourne autour de sa candidate naturelle ;
  • Inutile d’en rajouter sur d’autres individus-candidats, hyper-médiatiques autant que vides de contenu idéologique nouveau.


Du coup, le débat programmatique tourne autour des distinctions qui existent, dans chaque famille, entre les candidats à la candidature. Ou entre les candidats inévitables et les diverses tendances qui, malgré leur domination, coexistent dans leur propre famille politique.

Et le temps des délibérations entre militants et secteurs des partis ? Celui de l'élaboration de programmes représentant les intérêts des publics dont ces partis se veulent les défenseurs ? Et celui des échanges préparant les négociations entre de possibles partenaires de coalition dans une future majorité ? Ces temps-là ont disparu, escamotés.

Comme si LA solution pouvait venir d’une seule personne omnisciente et omnipotente, comme si un Président de la République pouvait donner à lui seul les impulsions nécessaires à la définition d’une politique publique.

Quelle devrait être l’attitude des partis politiques dans la préparation de l’élection présidentielle ?

L’auteur de cet article rêve que...

La prochaine Présidente de la République soit une personnalité indépendante, parrainée par des partis dont elle ne sera pas nécessairement issue. Une personnalité qui se distingue par sa vision institutionnelle, respectueuse du mode de gouvernement républicain. Une personnalité vraiment « au-dessus des partis », pour reprendre une expression de Charles De Gaulle sans nécessairement se référer à l’application qu’il en fit.

L’auteur de cet article rêve aussi que...


Les partis se ressaisissent et s’appliquent à remplir la fonction qui est la leur dans une République démocratique : qu’ils « concourent à l’expression su suffrage », la loi garantissant « les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation » (article 4 de la Constitution). Qu’ils redeviennent un outil de formation de la volonté générale au moyen de la construction et de la défense de visions politiques multiples, fondées sur la représentation des intérêts des différents groupes sociaux et arbitrées par le suffrage universel et la construction de majorités politiques.

Quelle Présidente pour la France en 2017 ? Partie 4 : Pas d’homme providentiel !

La pluralité « est la condition sine qua non de cet espace d'apparence qu'est le domaine public. C'est pourquoi, vouloir se débarrasser de cette pluralité équivaut toujours à vouloir supprimer le domaine public ». Cette citation vient d’Hannah Arendt. Elle vient surtout à propos pour aider à penser ce qu’est la politique, y compris la prise de décision politique.

Il faut voir plus loin que la lettre des principes constitutionnels pour clarifier ce dont nous avons besoin. Il faut se poser des questions sur la manière dont fonctionnent aujourd’hui le champ politique et les rapports entre les pouvoirs.

Est-il possible… ?

  • Est-il possible que, moins de 72 heures après les pires attentats ayant frappé la France en 2015, le Président de la République prenne la parole devant le Congrès, détaillant déjà un jeu complet de mesures, y compris des réformes constitutionnelles controversées ?
  • Est-il possible que ces mesures soient présentées comme une réponse complète à une situation à la fois si dramatique et si nouvelle ?
  • Est-il possible qu’il soit demandé à la Nation, à travers ses élus mais aussi par le biais incessant des sondages, de valider sans réserve les orientations annoncées dans un discours solennel, non précédé de débats ?
  • N’est-il pas tout simplement inouï que le temps de la réflexion, de la confrontation des analyses et des solutions, que le temps de la délibération enfin soient ainsi escamotés?


L’exemple rappelé ici n’est pas unique. Il est symptomatique d’une rhétorique devenue coutumière chez la majorité de notre classe politique, quelle que soit la gravité du sujet. 

Donnons-en trois exemples, issus des partis politiques réputés républicains.

1. Premièrement, la célèbre anaphore prononcée par François Hollande lors du débat télévisé du 2 mai 2012. Ce « Moi Président de la République, je… » répété onze fois. Certaines des promesses du futur Président sont, de notre point de vue, très constructives: ne pas être le chef de la majorité, ne pas traiter son premier ministre de collaborateur, faire respecter l’indépendance de la justice, ne pas nommer les directeurs des chaînes de télévision publique, introduire la représentation proportionnelle pour les élections législatives, décentraliser, considérer les partenaires sociaux. Tout cela va dans le bon sens, celui de la reconnaissance de la pluralité. Voici le point conclusif : « J’essaierai d’avoir de la hauteur de vue, pour fixer les grandes orientations, les grandes impulsions, mais en même temps je ne m’occuperai pas de tout […] ».

En vérité, il serait tentant de reprendre chacune de ces promesses pour les confronter aux actes qui ont suivi. Toutes n’ont sans doute pas été vaines. À chacun son appréciation, souvent influencée par le jugement porté sur le fond des décisions prises pendant le quinquennat qui s’achève.

Mais combien de fois n’a-t-on pas de fait arbitré à l’Elysée du fond des projets de loi ? Combien de fois ne s’y est-on pas occupé de stratégie partisane ? Comment prétendre, au moment où la primaire de la gauche est suspendue à la décision du Président de se représenter, qu’il ne se bat pas pour exister en tant que chef de la majorité ?

2. Deuxièmement, Nicolas Sarkozy. Livre après livre, campagne après campagne, ce dernier multiplie les promesses. Prenons seulement pour exemple le domaine de la sécurité et de la répression pénale. Des discours de candidature de 2006 aux annonces du Président en réaction à l’actualité, les lois se sont enchaînées, parfois trop vite pour être appliquées avant que l’annonce suivante arrive. Peines plancher (août 2007), ficher EDVIGE pour le fichage dès 13 ans de toute personne ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique (juin 2008), autorisation des contrôles d’identité sur les lignes ferroviaires à plus de 20 km des frontières (décembre 2008), information systématique des sections locales de police et de gendarmerie sur l’identité et de l’adresse des personnes condamnées à une peine d’emprisonnement de trois ans ou plus (mars 2010), création du délit de dissimulation du visage dans l’espace public (octobre 2010), durcissement des aménagements de peine, possibilité pour les mineurs récidivistes d’être envoyés devant le tribunal pour enfant sans passer par le bureau du juge pour enfant, salles d’audience dans les centres de rétention administrative, élargissement des compétences des policiers municipaux pour les fouilles et contrôles d’identité, déchéance de la nationalité des personnes naturalisées depuis moins de 10 ans ayant causé la mort d’un dépositaire de l’autorité publique (LOPPSI de mars 2011), sans compter bien des mesures censurées avant application par le Conseil constitutionnel, comme la double peine pour les délinquants étrangers.

Dans cet inventaire incomplet, tout dit l’action d’un Président continuant son œuvre de ministre de l’intérieur. Toutes ces décisions ont été arbitrées, souvent annoncées en direct depuis l’Elysée, en cherchant la polémique, en totale déconnexion avec toute évaluation de leurs effets concrets. Et quand Nicolas Sarkozy parle, il ne reconnaît pas la possibilité d’alternatives sérieuses. C’est lui et sa position, ou le chaos. L’argumentation n’est plus possible. Il ne reconnaît pas l’existence d’intérêts différents et légitimement divergents au sein de la société française. Ceux qui ne le suivent pas sont malintentionnés, ou dans l’erreur.

3. Troisième et dernier exemple : la rhétorique de François Bayrou. En 2007, alors qu’il espère atteindre le second tour de l’élection présidentielle, le candidat centriste cherchait légitimement à attirer des électeurs du centre-droit comme du centre-gauche. Voici un extrait de son discours de campagne du 16 avril 2007, à quelques jours du premier tour : « Je considère que […] notre candidature et le combat que nous menons […] conduisent à un projet de société nouveau qui devra être porté par une majorité nouvelle. Cette majorité nouvelle, pour moi, permet enfin à notre pays de dépasser le vieux clivage entre la droite et la gauche. Elle doit permettre à des femmes et des hommes compétents, venus de bords différents, enfin de travailler ensemble pour redresser et reconstruire notre pays. »

François Bayrou parle de dépasser les clivages, et, comme il n’a pas été élu, il est difficile de savoir exactement comment il l’aurait mis en pratique. Mais sur un point au moins, cette citation est inquiétante : si c’est seulement « la compétence » qui compte, si la fidélité à un héritage et à un programme ne compte pas, dans quelle démocratie sommes-nous ? Une fois de plus, il ne s’agit pas d’un modèle politique capable de formuler des décisions, des choix ou des compromis parmi une pluralité d’options. Il s’agit d’un modèle dans lequel, pour chaque problème, une seule bonne solution existe, identifiable principalement grâce à cette qualité qu’est la « compétence ».

Conclusion : la réalité plurielle du monde politique, ce ne peut pas être cela. Des intérêts divergents existent. L’arbitrage totalement favorable aux uns ne peut être totalement favorable aux autres. Les rôles du législateur et du gouvernement sont de faire des choix, de placer le curseur, sur la base des données disponibles et des convictions qui sont les leurs. Tenter d’obtenir des compromis profitables à la société, en conformité avec des valeurs. La compétence souhaitée par François Bayrou n’est pas inutile, mais elle ne suffit absolument pas. Il y a toujours une pluralité de solutions possibles.

Quelle Présidente nous faut-il ?

Une Présidente qui a réfléchi à ces questions, qui sait qu’elle n’a pas à fermer le débat en imposant les choix relevant du Gouvernement et du Parlement. Qui se souvient que son rôle d’arbitre s’applique au bon fonctionnement des pouvoirs constitutionnels, mais ne fait pas d’elle une décideuse unique et omnisciente.


La Présidente doit avoir une parole et un comportement qui tranchent avec la pratique des leaders contemporains. Qui garantissent et réhabilitent le pluralisme. Elle doit se refuser à la facilité rhétorique violente qu’est devenue la disqualification des concurrents et l’escamotage des divergences d’intérêt légitimes. Reconnaître leur existence est nécessaire à une prise de décision honnête et intelligible.